Rencontre avec Henri Bourgenay

Interview

Auteur de Sang et or dont une nouvelle édition vient de paraître aux éditions de la Licorne,  et de Éphélia, l'île des enfants perdus (1957), Henri Bourgenay a publié deux romans dans la collection Signe de Piste. Rencontre avec cet auteur « historique » du Signe de Piste...

Henri Bourgenay est un pseudonyme. D'où vient-il ?
Bourgenay est - était - un joli coin de Vendée, à une dizaine de kilomètres des Sables d'Olonne où ma mère est née. Le paysage, avec sa petite chapelle, ses pins, un ruisseau est à présent défiguré par des magasins saisonniers à touristes et le béton d'une digue monumentale qui l'ont transformé en station balnéaire bas de gamme. Ce lieu charmant a perdu jusqu'à son nom et s'appelle Port-Bourgenay. C'est là qu'est né Sang et or, pendant un camp de Pâques. Quant à Henri, c'est mon second prénom, mais c'est surtout celui de La Rochejaquelein.

Le Signe de Piste a publié de nombreux romans scouts, mais pas vous. Avez-vous cependant été scout ?
Oui, et comme je suis l'aîné de six garçons, j'étais aussi leur CP ! J'ai fait ma promesse à la 79e Paris, chez les Scouts de France. La rencontre avec ce milieu ouvert et exaltant m'a marqué pour la vie. Le climat très lourd de cette époque, les menaces de guerre ont décidé mon père à nous installer aux Sables, où nous avions une maison de vacances. Nous sommes entrés à Saint Joseph et dans la troupe scoute qui allait avec. Elle comptait quatre patrouilles dont une composée d'enfants de La Chaume, le village de marins qui voit passer devant la Tour d'Arundel les valeureux navigateurs du Vendée Globe.
À la libération, j'étais assistant dans une troupe créée en banlieue rouge, comme on disait à l'époque. Je vois encore l'immense rassemblement de scouts sur la place de la Concorde, ses centaines d'oriflammes à la croix potencée qui défilaient devant Lady Baden-Powell et fêtaient le retour officiel du scoutisme en France, après son interdiction pendant l'occupation (les capes étaient alors bien pratiques pour dissimuler l'uniforme ; le chapeau avait évidemment disparu, remplacé par le béret).
J'allais oublier la mésaventure qui a marqué mes seize/dix-sept ans et aurait pu me coûter cher. Disons que j'avais passé la ligne de démarcation qui coupait la France en deux zones, celle dite « occupée » et celle dite « nono ». Je l'ai passée une première fois à Chalon sur Saône en ayant assez chaud, cavalant comme un malade devant une sentinelle allemande qui me tenait en joue : je crois bien avoir battu le record de Usain Bolt aux J.O. ! Six mois plus tard, j'ai pu passer sans encombre par Orthez, dans le sud-ouest, mais j'ai été arrêté en ville. En raison de mon âge, j'ai écopé de quinze jours de prison « seulement », avec un régime de jeûne sévère : une assiette de soupe claire par jour. Un ami d'un de mes frères était en prison à Nantes à la même époque. Or les commandants des deux régions de Nantes et de Bordeaux ont été tués le même jour par des résistants. Des prisonniers ont été pris au hasard et fusillés. Ce garçon a fait partie des exécutés. Pour ma part, je dépendais de Bordeaux et… j'ai eu beaucoup de chance.

Grâce au scoutisme, vous avez aussi rencontré Pierre Labat…
Oui ! J'ai ensuite créé une troupe à Sarrebruck, en Allemagne, sous le label « Scoutisme Français », avec le soutien de l'administration française des Mines de la Sarre. J'ai eu le privilège de faire un camp au bord du lac de Constance avec la troupe de Pierre Labat, hélas bien trop tôt disparu, auteur du Merveilleux royaume, de Conrad et de Deux rubans noirs.
Parmi d'autres aventures, je ferai un sort particulier à un camp de Noël avec ma haute patrouille (les trois CP, les trois seconds et moi-même) dans les Vosges, au Col de la Schlucht. Il a failli tourner au drame : skis cassés par effondrement de la plaque neigeuse, égarés, sans repères possibles que la boussole, dans une tempête comme on n'en voit pas deux fois dans sa vie. Nous sommes arrivés droit sur le refuge du Champ du Feu ! Mes mains ont été immobilisées pendant deux mois, atteintes de gelures sévères qui ont failli mal tourner. Au retour, nous avons pu voir les vallées de l'Est inondées, dans certains villages jusqu'aux toits des maisons, suite à une fonte subite de deux mètres de neige en une nuit. Certains garçons (ou leurs parents) ont parlé de « miracle » !

Et Sang et or, dans tout ça ?
Il est justement né à Bourgenay, lors d'un camp de Pâques. Tous les soirs, la troupe se réunissait rituellement autour d'un feu de camp pour la veillée. On y chantait, on y racontait des histoires et, comme j'avais de l'imagination et la langue bien pendue, je m'y collais souvent. Pendant la guerre et, qui plus est, en Vendée, il n'y avait pas besoin de chercher bien loin pour trouver des thèmes prenants et plutôt héroïques par référence aux grands anciens.
Je m'intéressais aux guerres de Vendée et j'imaginais des récits où je mêlais des garçons de nos âges, lancés dans ce que j'ai appelé le « jeu cruel et fort » fait de sang et de larmes, comme l'était alors notre époque. Tout cela était basé sur des faits réels que j'avais lus dans quelques rares bouquins parus sur le sujet. Aujourd'hui, on connaît mieux ces pages, parmi les plus sombres de notre histoire, et des historiens parlent désormais ouvertement de génocide, puisque plus de la moitié de la population a disparu dans les batailles rangées de ces guerres de Vendée, les massacres du Mans et de Savenay, les noyades de Nantes ainsi que les maladies et la famine consécutive à la dévastation du pays par les trop fameuses Colonnes Infernales.
Parmi les jeunes Vendéens qui traversent cette histoire et ont réellement existé, je rappelle qu'un jeune de quatorze ans, rescapé de cet enfer, un nommé Caillaud (je n'ai pas son prénom) est mort quasi-centenaire… sous la IIIe République ! L'histoire, c'est aussi une mise en perspective.
J'ai donc fini par prendre mon courage à deux mains et à rédiger ces épisodes un peu décousus sur un cahier d'écolier qui est resté quelques années dans un tiroir. Quand je l'ai retrouvé dix ans plus tard, je l'ai relu et me suis dit que ce n'était pas si nul. Je l'ai donc envoyé directement non pas chez un éditeur, mais à celui de Dalens-Foncine, après avoir légèrement remanié le tout.

Vous connaissiez donc déjà la collection Signe de Piste...
Bien sûr ! La revue « Scout » publiait déjà des nouvelles ou des reportages d'auteurs du Signe de Piste et de récits de voyages comme par exemple le raid Paris-Saïgon en automobile, paru en feuilleton sous la signature de Guy de Larigaudie, que nous suivions avec passion en pestant contre la périodicité calamiteuse de notre revue favorite qui nous privait trop longtemps des prouesses de nos aventuriers. Et puis il y avait plein de dessins de Joubert.
J'avais lu pratiquement tous les titres parus, et j'ai gardé le meilleur souvenir et une grande admiration pour les beaux romans de Bruno Saint-Hill, Jean d'Izieu, Pierre Delsuc, Jean-Claude Alain, Georges Ferney, Jean Valbert. Parmi tant d'autres, j'ai beaucoup aimé les deux belles séries
Nampilly et Les Voleurs. Ces titres que tous les jeunes connaissaient Le Foulard de sang, Les Compagnons de la Loue, Gaël des Glénans, Sol y Sombra, Le Cœur et la pierre, Les Forts et les Purs, Les Jeunes Fauves, Manfred : il faudrait en citer cent autres !

Les contacts avec les lecteurs de la collection étaient-ils courants ?
Pas tant que ça. Je me souviens d'une grande fête scoute au Vel d'Hiv où j'ai rencontré des auteurs qui m'avaient fait rêver : Saint-Hill, Valbert, d'Izieu… Nous avons dédicacé nos ouvrages à tour de bras. C'était une impression vraiment forte de rencontrer nos lecteurs et de bavarder un peu entre deux signatures. Le soir, nous nous sommes retrouvés au Dupont-Montparnasse autour d'une choucroute géante.
À propos de dédicaces, je me rappelle qu'un jour, dans un square où j'allais lire entre midi et deux heures, j'ai aperçu un jeune homme plongé dans mon bouquin ; un vrai flagrant délit ! J'ai tendu la main, il m'a tendu le livre, un peu étonné. Je lui ai écrit quelques lignes, et nous avons bavardé un moment sur la Vendée.
Un jour, j'ai salué l'ouvrage à la vitrine d'une librairie de Beyrouth et une autre fois dans une bibliothèque de Montréal. C'est étonnant de se dire qu'on se fait des amis inconnus avec des bouteilles à la mer, sans jamais rien savoir de ce qu'on a pu éventuellement leur apporter. Au fond, nous sommes des inquiets et parfois, des angoissés, des perfectionnistes.

Vous avez donc fait connaissance avec la maison Alsatia…
J'ai été reçu par Serge Dalens et Jean-Louis Foncine dans le bureau du premier étage, au coin de la rue Saint-Sulpice et de la rue Cassette. Je l'avoue : ils m'ont beaucoup impressionné, avec leurs œuvres d'anthologie, la saga d'Éric, les Ayacks… Le contact a été suffisamment cordial pour que nous gardions d'excellents rapports au fil des ans. Serge Dalens m'a même proposé une préface pour Éphélia.
Mademoiselle Gilleron était restée la cheville ouvrière de cette maison un peu mythique. Alsatia faisait d'ailleurs de très bons tirages en ces années 50-60 qui ont été l'âge d'or de la collection et que les circonstances n'ont pas encore permis de voir renaître… avec l'esprit Signe de Piste ! Mais il faut espérer.

Comment avez-vous travaillé avec Pierre Joubert ?
Je suis allé chez lui à Bellevue, et c'était un autre monde, ce bureau plein de dessins, de gravures, de gouaches, de bouquins, de gobelets bourrés de crayons taillés de frais ; une caverne d'Ali Baba ! La gentillesse de ce surdoué m'a mis à l'aise comme si nous nous connaissions depuis notre premier feu de camp.
Nous avons beaucoup discuté pour définir les passages qu'il fallait illustrer. Puis son talent a fait le reste ! Il faut dire que le sujet l'a inspiré et il m'a fait une couverture de toute beauté. Il m'a d'ailleurs confié, lors du cinquantenaire de la collection à la Maison des écrivains, au moment d'une réédition, justement, que c'était l'une de ses plus belles. Je suis bien d'accord avec lui !

Et avec Bernard Dufossé, qui vient d'illustrer cette nouvelle édition ?
Je lui ai demandé de s'appuyer sur les passages déjà illustrés par Joubert. Mais il n'était pas question pour lui de faire de la copie de Joubert ou du sous-Joubert. C'est pourquoi il a, pour chaque dessin, apporté sa touche personnelle.  Si jamais la scène est la même, il en a changé le point de vue, ajouté des personnages. Au final, il s'agit d'un travail entièrement nouveau. Son expérience dans la bande dessinée apporte une fraicheur et un côté très moderne à ses illustrations.
Notons au passage que Bernard Dufossé est vendéen d'origine, et qu'il connaît l'histoire des guerres de Vendée par cœur. Je laisse admirer au lecteur la précision de son travail, la rigueur historique des détails. Les initiés pourront facilement reconnaître les personnages illustres que Dufossé à représenté.
Au final, ces nouvelles illustrations sont un plus non négligeable pour cette nouvelle édition. Dufossé a fait un travail magnifique.

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